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Dominique Lin

Dominique Lin

Écrivain - Formateur - Ateliers d'écriture


La goutte d’eau dans le désert

Publié par Dominique Lin sur 23 Juin 2014, 08:36am

Utopie, urgence, chimère… mille facettes de la goutte d’eau dans le désert.

J’ai été touché par l'angle utilisé par Régine pour illustrer le sujet. Comme tout texte, il est perfectible, mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une écriture instantanée, un jet d’idées.

Le thème d’un atelier d’écriture est une piste de décollage pour l’imaginaire. En voici un exemple concret :

La goutte d’eau dans le désert

Amoncellement de tôles, murs lézardés, pourriture pestilentielle, chaleur fétide, tas de plastiques erratique se transformant au gré des rafales de vent, poussières éparses piquant les yeux et raclant la poitrine. C’est ici que Raoul avait son gourbi.

Ses journées s’écoulaient misérablement. Il avait bien quelques bons jours dans l’année lorsque l’hiver, il trouvait la soupe fumante et la chaleur des bénévoles de La Garbure. Il y arrivait avec son allure dépenaillée, son grand corps maigre, ses longs doigts effilés, ses cheveux gris huileux retenus par un élastique. Au seuil de la porte, les « bonjours » lui faisaient chaud au corps et à l’âme.

Son visage émacié, ses joues creuses, ses pantalons déchirés et rapiécés maladroitement, ses chaussures aux trous béants laissaient transpirer la détresse, la déshérence, le malheur. Son désespoir se lisait comme on effeuille les pages d’un roman. Le lecteur anéanti par la vision de la souffrance nue n’osait pas tourner la page. Derrière, qu’allait-il trouver encore ?

Raoul vivait dans trois mètres carrés au premier étage d’un îlot d’habitation depuis longtemps vidé de ses premiers occupants. Tout autour les appartements s’étaient désemplis progressivement.

Depuis plusieurs années déjà, il avait perdu et son boulot, et sa compagne ; leurs enfants recueillis par l’Aide sociale à l’Enfance. Le bas des façades ternes était recouvert de tags violents et provocants. Par endroit, le bailleur avait muré quelques ouvertures trop accessibles aux sans-abri et squatteurs hétéroclites. L’entrée de son habitat de fortune avait échappé aux moellons. La pluie dégoulinait au beau milieu de sa loge miteuse et l’humidité suintait sur les murs près de sa couche à même le sol. Des bouteilles de vin et de bière s’éparpillaient sur le vieux lino amoché et délavé. Il se vautrait dans l’alcool. Il était tombé sous son emprise afin de lâcher prise parce que la séparation l’avait anéanti. Il n’avait plus de raison d’être ni d’exister. À quoi bon ? Compte tenu de son état, la garde et la visite à ses enfants étaient inconcevables. Coupé de ces liens charnels et familiaux, son autorité paternelle volant en éclats, la désespérance avait lentement fait son œuvre. Il étouffait. Mais, il résistait. Une seule pièce. C’était là qu’il s’était réfugié. Il en était heureux. Il avait au moins ça.

Paulette apporta la soupe sur la table avec attention et délicatesse. Son regard croisa celui de Raoul. Sa respiration se suspendit. L’espace d’un instant, elle eut un léger vertige. La sensation d’être de l’autre côté du miroir. Insupportable magnétisme. Ils baissèrent les yeux en même temps. L’un parce que la honte le submergeait, l’autre parce qu’elle recevait de plein fouet la détresse de ce regard bleu et profond. Le désir de l’un, la confusion de l’autre. Quelque chose de fort, de tendre, d’inévitable venait de tonner entre les deux êtres qu’un abîme séparait.

Raoul termina son repas, plus lentement qu’à l’accoutumée, la gorge nouée. Paulette prit doucement la besace posée au pied de la table à côté de la chaise de Raoul. Elle la remplit avec les meilleurs restes et un surplus sucré. Raoul souleva doucement le sac gris, ses mains tremblaient. Paulette lui souriait. Le visage de Raoul s’illumina.

Une perle d’eau salée apparut simultanément au coin de leurs yeux.

R. P.

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