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Dominique Lin

Dominique Lin

Écrivain - chroniqueur - Ateliers d'écriture


Un océan, deux mers, trois continents, de Wilfreid N’Sondé, Actes Sud

Publié par Dominique Lin sur 1 Août 2018, 15:03pm

Catégories : #Chroniques livres

Nsaku Ne Vunda, devenu Dom Antonio Manuel, premier prêtre noir de l’Église catholique tout en étant issu d’un milieu modeste, est né au Royaume du Kongo. Il est populaire, charismatique, étanche à la tentation, presque saint, il dérange.
Le roi des Bakongos, Alvare II, l’envoie auprès du pape à Rome pour le représenter et tenter une alliance qui le protègera de la domination portugaise, mais aussi pour l’éloigner de ses ouailles auprès de qui il a de plus en plus d’influence. Mais Dom Antonio Manuel compte aussi parler de l’esclavage qui fait des ravages.
Commence alors un long périple en bateau, le Vent Paraclet, commandé d’une main de fer par Louis de Mayenne, un homme que ni la morale ni le malheur des autres n'étouffent, entre l’Afrique et le Brésil pour se terminer à Lisbonne au Portugal après avoir déchargé sa cargaison d’esclaves.
Hommes, femmes et enfants sont maintenus dans la plus grande insalubrité, supportent les pires outrages, la faim, la soif, sont battus dès le moindre geste de rébellion, et sont jetés par-dessus bord.
Ce n’est pas sans rappeler le cimetière actuel des migrants en Méditerranée.
Le missionnaire est noir, comme ces pauvres humains enchaînés, et il doit supporter leur misère sans dire un mot, au milieu d’un équipage à la limite de la sauvagerie qui n’hésite pas à violer et à frapper. Dur calvaire pour ce prêtre qui, durant de longs mois, voit son peuple réduit à l’état de marchandise.
Maladies, accidents, exécutions, la cargaison baisse tout comme l’équipage, mais si c’est une perte financière pour les esclaves manquants, c’est un gain s’il y a moins de marins à payer !
Heureusement, au milieu de cet enfer, le prêtre se lie d’amitié avec un mousse, amitié miroir, allant parfois assez loin…
Le périple ne s’arrête pas là, d’autres aventures que je laisserai au lecteur le plaisir de découvrir rythment l’odyssée de cet homme toujours en proie au questionnement devant de tels comportements humains. Aventures encore sur mer, mais aussi sur terre pour espérer atteindre son but ultime.
Ce texte est un plaidoyer à l’amour, au pardon, sans haine ni ressentiment. Il contient en lui la réflexion sur ce monde d’alors et nous renvoie sur le nôtre. L’harmonie entre le récit et l’introspection permet d’avancer en profondeur.

Quand j’ai appris que Wilfried N’sondé faisait paraître un roman historique dont on connaît la mort du personnage principal, j’ai été surpris. Que vient faire dans ce genre cet auteur que je suis depuis Le Cœur des enfants léopards et Le Silence des esprits ?
La surprise qui m’attendait était tout autre que celle que j’imaginais. Adieu les personnages contemporains rencontrés dans Berlinoise et Fleur de béton. Adieu l’érotisme et l’écriture slamée, exit les personnages en rupture de société. Wilfreid nous signe là un texte très différent des autres, autant dans le rythme que le style. Certes, la poésie est toujours là, mais elle sonne différemment. Elle nous permet de survivre à l’enfer de ces hommes, d’accepter l’horreur grâce à sa beauté.
Nous sommes avec le prêtre sur ce bateau, nous avons faim et soif, nous avons mal, et nous nous interrogeons comme lui sur la condition humaine de ce XVIIe siècle tourmenté.
Un océan, deux mers, trois continents a reçu de nombreux Prix littéraires vraiment mérités. Outre la force que l’auteur a su donner à cette histoire, c’est l’écriture qui m’a embarqué, cette écriture puissante, renouvelée, incandescente et diaprée.
Merci à Wilfreid N’sondé de nous montrer qu’on peut se renouveler en écriture, qu’on peut surprendre au point de ne pas être sûr qu’il s’agit du même auteur, merci de nous rappeler aussi que la littérature, si souvent absente des trop nombreux livres, est un art.
Merci de m'offrir ton humanité, celle que j’ai pu ressentir en passant d'excellents moments avec toi à l’ombre des pins, un été en Provence, et sur des Salons…

 

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