Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Dominique Lin

Dominique Lin

Écrivain - chroniqueur - Ateliers d'écriture


Chronique, Putain, de Nelly Arcan, Le Seuil

Publié par Dominique Lin sur 7 Novembre 2019, 07:38am

Catégories : #Chroniques livres

« Je suis devenue anorexique le jour où mon sexe est venu à bout de mes nattes et de mes souliers vernis, des jeux de marelle et des prières du soir. »

Putain, de Nelly Arcan est un cri, un très long cri. Un livre qui dérange, qui bouscule, qu’on peut aimer tout en le détestant. C’est un marathon qui vous oblige à maîtriser votre souffle. C’est un bonbon amer qui vous emporte, mais dont l’amertume vous obsède.

« […] ma mère qui ne m’appelait pas, car elle avait trop à dormir, ma mère qui, dans son sommeil, a laissé mon père se charger de moi.

Je me souviens de la forme de son corps sous les draps et de sa tête qui ne sortait qu’à moitié comme un chat en boule sur l’oreiller, un débris de mère qui s’aplanissait lentement, il n’y avait là que ses cheveux pour indiquer sa présence, pour la différencier des draps qui la recouvraient, et cette période de cheveux a duré des années… »

« […] ma mère, un cadavre qui sort de son lit pour pisser, pour exhiber son agonie dans le va-et-vient entre le lit et la salle de bain… »

« Et puis il y avait mon père qui ne dormait pas et qui croyait en Dieu, d’ailleurs, il ne faisait que ça, croire en Dieu, prier Dieu, parler de Dieu, prévoir le pire pour tous et se préparer pour le Jugement dernier… »

Il y a aussi Cynthia, sa sœur morte un an avant sa naissance, à huit mois, « […] morte depuis toujours mais elle flotte encore au-dessus de la table familiale, elle a grandi là sans qu’on en parle et s’est installée dans le silence de nos repas… »

Elle ne s’aime pas, elle ne s’aime plus depuis qu’elle est sortie de l’adolescence et qu’elle a commencé à vieillir, à se battre contre la transformation du corps, de son apparence, de toutes ces traces que le temps laisse sur la peau les premières ridules, puis les rides qu’elle anticipe, les taches, les vergetures, les replis. Elle n’aime pas son corps, malgré le fait qu’elle ait toujours été « la plus bandante ». C’est pour cela qu’elle peut le donner en pâture à tous les hommes pour de l’argent, pour se payer tout ce dont elle a envie, mais qui ne comble aucun vide, pour se venger de son père qu’elle s’attend à voir franchir le seuil de sa chambre d’hôtel où elle pratique tous les jours. Elle l’attend pour lui hurler à la face qu’elle est une putain, sa fille, comme toutes les jeunes putains qu’il fréquente et qui sont les filles de quelqu’un.

Cette histoire tourne en obsession autour du lit. Celui de sa « putasserie », chaque jour, où ces centaines d’hommes passent, entre deux réunions, « pour bander, se faire sucer et la pénétrer ». Celui où sa mère végète, celui de ses parents où rien ne s’est passé depuis si longtemps, où il y avait une grande place vide entre son père et sa mère, où elle allait se blottir toute petite, se tournant vers son père, car sa mère la rejetait du regard.

Le dernier personnage est son psy, chez qui elle a du mal à tout dire, sur qui elle projette tout, le bonheur impossible comme le rejet de celui qui n’offre pas de solution. Lui aussi revient sans cesse au fil des pages.

Alors, oui, elle, dont on oublie vite le prénom, car le je est omniprésent, « omnipressant », et qui officie sous le prénom de sa sœur Cynthia, elle est complètement obsessionnelle, détruite, suicidaire, schizophrène.

Ce livre est une longue litanie de phrases de deux à quatre pages chacune. À tenter de le lire à haute voix, on s’essouffle, on ressent le malaise exprimé dans les mots, des mots qui cognent, qui dénoncent, qui révèlent. On voudrait s’arrêter, mais une virgule chasse l’autre, et le point arrive trop tard, on est pris dans un tourbillon, celui qui tourne en boucle dans sa tête, sa famille, son psy, et tous les hommes dont elle ne connaît pas le nom, mais seulement « la queue », c’est même par là qu’elle pourrait les reconnaître. Les mots à leur propos sont aussi crus que la relation qu’ils viennent chercher auprès d’elle, les uns après les autres, crus mais que l’on ne ressent pas comme vulgaires.

On aime ou on déteste ce livre. Je suis allé au bout, car je voulais savoir, comprendre, me faire bousculer moi aussi par ce style détonnant, par cette folie. La mort rôde à toutes les pages, et le destin tragique de l’auteur quelques années après avoir écrit ce livre est pressenti, à se demander même pourquoi son suicide est arrivé si tard.

Ce livre n’est pas universel, ne peut pas être lu par tout le monde. Mieux vaut être bien dans sa tête en ouvrant la première page, car on peut être happé au point d’y laisser quelque chose. Moi, j’y ai abandonné une part de routine de la lecture grâce à la force qui repoussait les limites de l’écriture, comme pour s’aventurer face au danger, quitter sa zone de confort quitte à la retrouver dans le livre suivant, mais avec un regard neuf.

Alors, si vous êtes prêts pour le grand saut, n’hésitez pas à le lire, vous voilà prévenus!

 

Putain, de Nelly Arcan, éditions Le Seuil

Résumé de l'éditeur :

En 2001 paraissait Putain, longue psalmodie rageuse dans laquelle une jeune inconnue, moins romancière que poète, se battait à poings nus contre certaines de nos malédictions : la dictature planétaire de l’image, « la plus vieille histoire des femmes, celle de l’examen de leur corps ». Putain n’était ni un témoignage ni une fiction, c’était une danse de guerre – et une étourdissante prouesse littéraire. Cependant, jetée devant les caméras, l’auteure s’y révélait aussi embarrassée que ses personnages. Malaise et malentendu : une guerrière, oui, mais dépourvue d’armure. Le 24 septembre 2009, quelques heures avant un passage à la télévision, Nelly Arcan se donnait la mort dans son appartement de Montréal.

À dix ans de distance, il était indispensable de rééditer ce livre « scandaleusement intime ». Une des voix les plus singulières et les plus radicales d’outre-Atlantique.

Nelly Arcan, de son vrai nom Isabelle Fortier, est née au Québec, à la lisière des États-Unis. Le passage de la province à la grande ville, vers 18 ans, est vécu par elle comme un traumatisme. Tout en s’inscrivant à l’université, elle devient escort-girl. Elle publiera trois livres en huit ans, avant son suicide : Putain (2001), Folle (2004) et À ciel ouvert (2007), auxquels s’ajoutera un volume de textes posthumes, Burqa de chair (2010).

Date de parution 19/09/2019

18.00 € TTC - 216 pages - EAN 9782021429091

Chronique précédente : Ivresse de la métamorphose, Stefan Zweig

 

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents