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Dominique Lin

Dominique Lin

Écrivain - Formateur - Ateliers d'écriture


La place du narrateur

Publié par Dominique Lin sur 29 Mars 2013, 10:28am

Catégories : #atelier d'écriture

Observation, prise de position du narrateur, narration autour d'une photo

La position du narrateur est importante dans le récit. Elle définit l'angle de vue, elle impose un style, un rythme et une cohérence.

À chacun de trouver de trouver son narrateur et de raconter cette photo.

La place du narrateur

J’avais quoi en ce temps-là ? Six ou sept ans peut-être, mais pas plus, je pense ! Assis au premier rang devant mes grands-parents, j’avais l’air sérieux et fier dans ce costume traditionnel avec mes plumes sur la tête. Toute la tribu avait été sollicitée pour poser devant l’œil « inquisiteur » du photographe. Inquisiteur, je me rappelle que mon grand-père râlait et vociférait contre ce Blanc qui voulait absolument nous mettre dans la « boîte à souvenirs » comme l’on met des animaux en cage pour les exposer au regard des curieux.

Il est pourtant beau avec son gilet blanc orné des dessins de tipis et chevaux, assis à côté du Capitaine gris. Capitaine gris, c’est le surnom que nous avions donné avec ma sœur et mon cousin à cet homme à la chevelure blanche et courte sur le cou qui semblait commander ces femmes amusées et ces hommes en chapeaux gris et noirs. Grand-père, disais-je, ne voulait pas servir de spectacle folklorique aux touristes de ce voyage. Héritage des guerriers d’antan, il ne pouvait s’y résoudre, même si cela (amenait) apportait quelques subsides à la tribu par la vente de vêtements, de mocassins ou de coiffes à plumes de dindes vendues comme plumes d’aigles.

Elle pouvait sourire, cette jeune femme, imaginant sans doute qu’elle pourrait raconter à ses enfants ou petits-enfants, plus tard, sa rencontre avec de vrais Indiens. Imaginait-elle déjà l’amertume de ce peuple d’être transformé en objet de parade ? Probablement pas. En tout cas, je n’ose l’imaginer !

Moi, j’étais plutôt amusé de voir ces gens si différents (de nous) venir s’émerveiller devant le port altier de nos femmes et la force naturelle de nos hommes.

Voyez leur allure racée face à l’objectif, leur tête haute, leur regard perçant et leur panache exposé. C’est autre chose que ce petit monsieur engoncé dans un costume étroit et gris, cravaté au risque de s’étouffer et qui semble perdu parmi les guerriers qui l’entourent.

Ma grand-mère et ses amies n’appréciaient guère plus la situation, mais, fortes d’une sagesse héritée de leurs mères et leurs grand-mères, elles parvinrent à convaincre leurs maris, frères et cousins, de se prêter au jeu dans l’intérêt commun. Elles montrèrent d’ailleurs l’exemple en enfilant leurs robes d’apparats, leurs plus beaux colliers et en tressant leurs longs cheveux noirs. Tout en faisant cela, ma grand-mère entonnait des chants traditionnels avec un sourire entendu qui me transportaient dans la douceur des prairies ancestrales. Certes, je n’avais jamais connu cette vie-là, mais je m’endormais depuis ma naissance au son de la voix câline de ma mère évoquant les chevauchées sauvages face au vent, les chasses à l’arc et le sentiment de liberté absolue. Aujourd’hui encore, il m’arrive d’entendre avant de m’endormir le galop des purs sangs, le frémissement des grandes plaines et les hululements perçants des rapaces.

Maintenant que je revois cette photographie, je me souviens de notre agacement non dissimulé lorsque nous entendîmes les rires gras de ces gens placés au-dessus. Leurs paroles ne remontent pas à ma mémoire, mais, lorsqu’ils furent partis, les échanges au sein de la tribu furent vifs. Certains proposèrent même d’attaquer tous les bateaux qui accosteraient en représailles aux railleries de quelques passagers ! Là encore, l’esprit féminin sut ramener à la raison les belliqueux, les suiveurs et les indécis et le calme revint sans pour autant chasser l’acrimonie ambiante.

Ironie du sort, comme ceux de mon peuple, j’étais là pour donner aux passagers du navire du Capitaine gris un souvenir de leur périple en terre indienne, et voilà que cette photo fait ressurgir parfums, sons, images, couleurs, me transportant ainsi dans les traces de mon histoire, dans les pas de mon passé, dans le labyrinthe de mes propres souvenirs.

Luc Mathis

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