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Dominique Lin

Dominique Lin

Écrivain - Formateur - Ateliers d'écriture


Chronique : Verre cassé, Alain Mabanckou, éd. Points

Publié par Dominique Lin sur 5 Novembre 2017, 09:14am

Catégories : #Chroniques livres

Le premier contact avec ce roman, c’est la forme. Pas un point, pas plus de point-virgule, d’exclamation ou d’interrogation, ne reste que la virgule et quelques guillemets. Certes, cette forme a de quoi déconcerter, essouffler, déranger, mais c’est oublier la puissance d’écriture d’Alain Mabanckou, et j’y reviendrai.

Devant un tel pari, voire un tel défi lancé au lecteur, il n’y a qu’une alternative, renoncer ou accepter : j’ai choisi la deuxième solution. Grand bien m’en a pris, parce j’ai été embarqué dans ce long monologue à peine ponctué de répliques d’autres personnages, un voyage immobile dans ce café Le Crédit a voyagé, à Pointe noire, Congo, dans le quartier des trois cents.

Le seul souci, c’est que j’ai dû louper un peu les premières pages, le temps de m’adapter, il faudra certainement que je les relise…
Dans ce livre, tout le monde porte un drôle de nom : Verre Cassé, le narrateur, Angélique, son ex-femme qu’il surnomme Diabolique, l’Escargot entêté, le patron du bar, le sorcier Zéro faute, etc.

Verre cassé, ancien instituteur déchu à cause de son alcoolisme, est un pilier de bar.
Le livre commence ainsi : « disons que le patron du bar Le Crédit a voyagé m’a remis un cahier que je dois remplir, et il croit dur comme fer que moi, Verre Cassé, je peux pondre un livre parce que, en plaisantant, je lui avais raconté un jour l’histoire d’un écrivain célèbre qui buvait comme une éponge, un écrivain qu’on allait même ramasser dans la rue quand il était ivre… », et c’est ainsi jusqu’à la fin, des allusions, des piques, de l’ironie, de quoi rire ou pleurer, des situations ubuesques, comme ce défi entre Robinette, la prostituée qui « boit plus que moi, elle boit comme les tonneaux d’Adélaïde […] quand elle boit comme ça, elle va pisser derrière le bar elle met au moins dix minutes à uriner, ça coule et coule encore, comme si on avait ouvert une fontaine publique, c’est pas du bluff […] tous les gars qui ont essayé de la concurrencer en matière de pisse à durée indéterminée ont fait l’adieu aux armes, ils ont été vaincus, écrasés, laminés, ridiculisés, roulés dans la poussière, la farine de maïs » et un type qu’elle autoriserait à « la sauter » quand il voudrait, où il voudrait sans rien payer, s’il arrivait à pisser plus longtemps qu’elle…

Verre Cassé va bien sûr rencontrer des gens qui viennent s’échouer dans ce bar et lui confier leur drôle de vie qu’il écrira, mais ce n’est qu’un prétexte de l’auteur pour décrire à sa façon les comportements de ses semblables, Africains ou non, comme lui seul peut le faire, il peut se permettre de les appeler les Nègres et rire d’eux comme il rit de lui-même parfois lorsqu’il parle de ces intellectuels en beau costume et lunettes rondes. Tout y passe, la politique, la littérature, la dictature, les grands auteurs, la peinture, l’alcoolisme, Dieu, le général de Gaulle, les intellectuels, la guerre, et bien d’autres sujets traités de front, par allusion (à chacun de les trouver, tout comme les titres de romans…) ou au second degré.

J’ai vraiment aimé la 2e partie. Était-ce mon accoutumance à l’écriture ou à l’introspection de Verre cassé, une fois son livre terminé ? Je ne sais pas, mais j’ai l’impression que l’auteur y est allé plus en profondeur et a laissé échapper sa plume.
Un livre surprenant, osé — seuls des écrivains comme Mabanckou peuvent se le permettre —, qui fait avancer la littérature quand d’autres se contentent de rester dans leur zone de confort.
À propos de ces textes sans ponctuation ou sans « forme », certains sont totalement illisibles et leur projet n’a pas de sens. En me laissant imprégner par le rythme de l’écriture de Verre Cassé, j’étais complètement dans le long monologue de ce personnage accroché au comptoir à longueur de journée et qui, à l’instar de ses semblables dans le monde entier, nous fait revisiter le monde. Merci, Monsieur Mabanckou de ne pas laisser s’endormir l’écriture en lui insufflant un rythme qui dérange, certes, mais à qui vous savez donner du relief avec l’aide de la seule virgule !


Résumé de l’éditeur :
Verre Cassé est un client assidu du Crédit a voyagé, un bar congolais des plus crasseux. Un jour, L’Escargot entêté, le patron, lui propose de mettre sur papier les prouesses héroïco-comiques des habitués… Dans un cahier de fortune, sous la plume désabusée de cet ancien instituteur ivrogne, prend vie l’histoire horrifique d’une troupe d’éclopés aux aventures fantastiques.

Verre Cassé, Alain Mabanckou
Éditeur : Points
7,1€ - 264 pages
Paru le 15/06/2017
EAN : 9782757864500


Chronique précédente : Loin de chez moi, mais jusqu’où ?, de Pinar Selek, Éditions Ixe

Extraits :
« Verre Cassé, sors-moi cette rage qui est en toi, explose, vomis, crache, toussote ou éjacule, je m’en fous mais ponds-moi quelque chose sur ce bar, sur quelques gars d’ici, et surtout sur toi-même »

« … c’est pas ce vin que je cuve qui me ferait oublier ce que j’ai entrepris tout au long de ma jeunesse, disons que j’ai plutôt voyagé sans bouger de mon petit coin natal, j’ai fait ce que je pourrais appeler le voyage en littérature, chaque page d’un livre que j’ouvrais retentissait comme un coup de pagaie au milieu d’un fleuve, je ne rencontrais alors aucune frontière au cours de mes odyssées, je n’avais donc pas besoin de présenter de passeport, je choisissais une destination au pif, reculant au plus loin mes préjugés, et on me recevait à bras ouverts dans un lieu grouillant de personnages les uns plus étranges que les autres… »

« […] je lui ai envoyé ma vipère au poing dans la figure […] »

« [...] l’heure était désormais à l’écrit parce que c’est ce qui reste, la parole c’est de la fumée noire, du pipi de chat sauvage, le patron du Crédit a voyagé n’aime pas les formules toutes faites du genre “en Afrique quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle”, et lorsqu’il entend ce cliché bien développé, il est plus que vexé et lance aussitôt “ça dépend de quel vieillard, arrêtez donc vos conneries, je n’ai confiance qu’en ce qui est écrit” [...] “

 

Chronique : Verre cassé, Alain Mabanckou, éd. Points

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