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Dominique Lin

Dominique Lin

Écrivain - chroniqueur - Ateliers d'écriture


Chronique, La belle amour humaine, Lyonel Trouillot, éd. Actes Sud

Publié par éditions Elan sud sur 18 Décembre 2019, 13:37pm

Il est toujours compliqué de commencer une chronique lorsqu'on adore l'auteur, de peur d'user de superlatifs à en dégoûter le lecteur. Je veux juste suggérer ici que Lyonel Trouillot soit dans toutes les bibliothèques.

Alors, La belle amour humaine, c'est entre le monologue, le roman sur la route, la chronique locale et bien d'autres choses encore. C'est un long récit, un peu comme une mélopée scandée par Thomas, le chauffeur qui emporte Anaïse de Port-au-Prince à Anse-à-Fôleur, le village familial qu'elle a quitté très jeune pour aller vivre loin de l'île, on ne sait où, mais dans une grande ville occidentale, c'est sûr.
La plus grande partie du récit est donc ce monologue de sept heures environ durant lesquelles Thomas raconte l'histoire de ce village de pêcheurs, la tradition, les rapports humains, les coutumes, les rapports à la collectivité, mais surtout l'enquête à propos de l'incendie de deux villas jumelles dans lequel deux hommes ont perdu la vie, le grand-père d'Anaïse et son ami. Vingt ans après, le mystère reste entier, l'enquêteur dépêché sur place par le ministre n'est pas arrivé à le percer… mais quelqu'un le veut-il vraiment ?
Toutes les hypothèses sont permises, car ces deux hommes dénotaient vraiment dans le village, un ancien colonel et un homme d'affaires qui ne se mélangeaient pas aux autres, voire les évitaient avec un peu de mépris. Les deux villas jumelles en tout point que ces deux hommes avaient fait construire avaient mystérieusement brûlé, les emportant dans le même trépas, comme pour gommer leur différence, leur déférence envers les autres.

Les kilomètres défilent et Thomas évoque l'enquêteur qui a démissionné, l'oncle, peintre devenu aveugle et qui, depuis, passe ses journées assis sur une chaise face à la mer, et tous les autres figures marquantes. Le fond de l'enquête n'est que prétexte pour dresser une galerie de portraits des habitants du village, leurs relations, leur rapport à la famille, à la mer, la fraternité qui les lie. En fait, les deux portraits des personnages décédés sont posés en miroir pour faire ressortir la vie modeste et harmonieuse, l'occasion de poser la question “Quel usage faut-il faire de sa présence au monde ?”.


Au bout de ces longues heures, Anaïse est prête à pénétrer ce village autrement qu'en étrangère, un peu comme si elle savait déjà, facilitant son séjour éphémère auprès des adultes et des enfants en toute simplicité de l'être. Comme si les mots entendus l'avaient aidée à ôter les couches superficielles de sa personnalité pour mieux s'intégrer instantanément aux habitants d'Anse-à-Fôleur.

Durant la dernière partie du livre, c'est au tour d'Anaïse de livrer son impression sur ce court séjour, qui ressemble à un long voyage, et l'on ressent bien l'effet des mots de Trouillot/Thomas, tout en sagesse et en sérénité…


Lyonel Trouillot, peur ceux qui ne le connaîtraient pas, c'est avant tout une poésie d'écriture, des phrases dont on se délecte, une douceur qui nous berce.
Si, au départ, cette histoire peut sembler ordinaire à certains, le lecteur peut se laisser prendre par cette mélopée au mouvement circulaire qui nous enveloppe l'esprit, tout en suggestions, en images allusives, et que le lecteur pourra colorer à sa façon, selon son humeur…
Je connaissais Lyonel Trouillot grâce à Le doux Parfum des temps à venir, un texte magnifique sur la transmission d'une mère à sa fille pour qu'elle devienne femme, mis en scène par Christine Matos au festival d'Avignon et dans d'autres villes en 2019. J'en profite pour la remercier de m'avoir conseillé La belle amour humaine
Lire ma chronique ici

Je ne sais pas si Lyonel Trouillot est étudié en classe, mais autant pour le fond humaniste que pour sa prose poétique, la profondeur de ses textes accessibles à tous, il permettrait d'éclairer l'esprit des enfants vers un monde meilleur…


« À l’autre bout du village, vers l’ouest, son fils, le plus taciturne des garçons, goûtant enfin aux joies de la conversation, s’arrêtait pour répondre au salut des marcheurs, échanger avec eux sur les touts et les riens dont discutent les humains, partageant avec eux une ration d’aube et de rosée. »


« Au petit bourg d'Anse-à-Fôleur, ils n'ont pas les moyen de se payer une grande variété de maladies mentales.e seul mal collectif, c'est la maladie de la mer. Les hommes partent en mer le matin et rentrent chez eux le soir avec des histoires de mer dans la bouche, une odeur de mer sur leurs vêtements, des images de mer dans les yeux, et leurs pas, quand ils marchent, chaloupent au rythme de la mer. Les femmes, sans être jalouses, lui font des confidences et lui lancent parfois des injures. »

« De quoi parlions-nous ? »
Quand il te posera la question pour te souhaiter la bienvenue, […] si tu lui réponds « de l’avenir », il sera le plus heureux des hommes.

 

La belle amour humaine
Lyonel Trouillot
ISBN : 9782742799206
Éditeur : Actes Sud (01/08/2011)

 

Résumé de l'éditeur:

A bord de la voiture de Thomas, son guide, une jeune occidentale, Anaïse, se dirige vers un petit village côtier d’Haïti où elle espère retrouver les traces d’un père qu’elle a à peine connu et éclaircir l’énigme aux allures de règlement de comptes qui fonde son roman familial. Le caractère particulier de ce voyage encourage bientôt Thomas à prévenir la jeune femme qu’il lui faudra très probablement renoncer à une telle enquête pour faire l’expérience, dans ce village de pêcheurs dont il est lui-même issu, d’un véritable territoire de l’altérité où les lois sont amicales et flexibles, les morts joyeux, et où l’humaine condition se réinvente sans cesse face aux appétits féroces de ceux qui, à la manière du grand-père d’Anaïse et de son complice en exactions, le “colonel” – tous deux jadis mystérieusement disparus dans un incendie –, cherchent à s’octroyer un monde qui appartient à tous.

Dans ce roman qui prône un exercice inédit de la justice et une fraternité sensible entre les hommes sous l’égide de la question : “Quel usage faut-il faire de sa présence au monde ?”, Lyonel Trouillot, au sommet de son art, interroge le hasard des destinées qui vous font naître blanc ou noir, puissant ou misérable, ici ou ailleurs – au Nord ou au Sud. S’il est vrai qu’on est toujours “l’autre de quelqu’un”, comment et avec qui se lier, comment construire son vivre-ensemble sinon par le geste – plus que jamais indispensable en des temps égarés – d’accueillir, de comprendre ?

 

Chronique précédente : Un été à l’Islette, de Géraldine Jeffroy, aux éditions Arléa.

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