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Dominique Lin

Dominique Lin

Écrivain - chroniqueur - Ateliers d'écriture


Chronique : Le Radiateur d’appoint, Alex Lutz, éd. Flammarion

Publié par Dominique Lin sur 11 Décembre 2020, 14:59pm

Catégories : #Chroniques livres

Le Radiateur d'appoint, Alex Lutz, Flammarion

Je n’ai pas été étonné quand j’ai appris qu’Alex Lutz avait écrit un livre. Tout le monde écrit comme si c’était le Graal, le summum, l’art ultime. Selon la personnalité de chacun, on est en droit de douter ou d’espérer. Que peut avoir à nous raconter un ex-président poursuivi par de multiples affaires juridiques ou amoureuses, un chanteur sans charisme à propos de son père ou sa mère ou une présentatrice météo victime d’un cancer de sein ou d’un mari violent.
Lutz, c’est différent, il est vif, intelligent et pratique déjà de nombreuses disciplines artistiques. Alors, pourquoi pas l’écriture ?
C’est là qu’on se rend compte qu’écrire un roman n’est pas à la portée de tous, si ce n’est dans le style, au moins dans la structure et le fond.
Dès l’approche de son roman, difficile de passer à côté de l’énorme bandeau rouge, certainement voulu par l’éditeur et le service marketing, et d’oublier qui est l’auteur.
Mais il bénéficie d’un a priori positif, comme je l’ai dit, je l’aime bien l’Alex, et je tenais à le lire avant d’être saturé de sa présence partout dans les médias.


Bref, qu’en est-il de ce Radiateur d’appoint ?
C’est là que ça se complique.
Tout est ambivalent. Le sujet paraît léger, le monde vu d’un radiateur, sympa… mais on verse vite dans la morosité du quotidien des personnages, la misère architecturale des zones commerciales envahissantes, les rapports patrons-employés et les échecs de nombreux personnages. Nombreux n’est pas un vain mot.
Pour commencer, la place du narrateur. Il passe d’innocent comme un radiateur industriel qui n’a rien demandé, au narrateur omniscient lyrique et un tantinet poétique, vif, pour alterner sans cesse selon les personnages qui pensent ou agissent. Cela fait un peu souk, et on finit par perdre l’identité et l’intention. D’ailleurs, le radiateur porte bien son nom d’appoint, car il va et vient sans prévenir, disparaissant parfois au point de surprendre par son retour.
Cela entraîne aussi un style chaotique allant du poétique au vulgaire gratuit, heureusement teinté d’un humour à la Lutz, pouvant se permettre de franchir certaines lignes rouges du littérairement correct grâce à son ton vif.


Le fil de l’histoire ? Au départ, c’est celle d’un radiateur d’appoint vendu avec des défauts connus par les vendeurs et responsables du magasin, mais trop pressés de se débarrasser du stock (heureusement, une vague de froid va permettre des les y aider) pour ne plus en entendre parler… enfin, espèrent-ils.
Ça, c’est l’histoire de départ. Il y a aussi la rencontre de personnages issus du même quartier, aujourd’hui adultes et dispersés dans la société, qui se retrouvent autour du sujet principal.


Si l’auteur arrive à tirer des portraits pointillistes des personnages de cette grande banlieue sans âme ni avenir nous donnant un aperçu de son talent, il nous perd par ses digressions multiples. Le livre est long à démarrer, beaucoup de personnages, de points de vue. On se demande parfois quand l’intrigue amorcée difficilement va revenir. C’est dommage, car on sent là une force narrative personnelle nous embarquant dans l’intimité de chacun, que ce soit dans leurs pensées ou leurs actes, voire leurs tics et leurs tocs. On vit plus une succession de scènes courtes qu'un roman proprement dit.


On est aussi dans cette atmosphère de cités au bord des rocades qui se font manger par les zones commerciales. On y découvre Françoise, le premier personnage qui achète le fameux radiateur, en lutte avec la grande surface qui jouxte son terrain et qui vient lui dérober à coups de justice quelques mètres carrés où pousse son vieux pommier pour être remplacé par une enseigne promotionnelle. On est dans ces transports en commun quotidiens, les clopes fumées sur le parking pendant la pause, les relations entre collègues et supérieurs hiérarchiques, etc.


Une fois tout cela exprimé, que faire ? D’abord se poser la question quant au rôle de l’éditeur qui aurait pu — ou dû — travailler avec l’auteur. Beaucoup de points cités en amont auraient pu être améliorés, fluidifiés, recadrés.
Beaucoup de sujets sont abordés, comme les conditions de travail, la banlieue, la famille, la solitude, le bonheur, l’évolution des amis d’enfance qui se retrouvent adultes, la consommation, etc. On sent que l’auteur a beaucoup de choses à dire ou de comptes à régler, comme c’est souvent le cas dans un premier roman.
Tout cela est dommage, car on ressent bien que, malgré ces faiblesses, Alex Lutz manie bien le verbe et trace bien ses personnages et situations. Il possède un sens de l’humour déjà avéré, mais n’est pas arrivé à le transcrire ou à se libérer pour laisser libre cours à ce style qui aurait pu faire de ce roman une première réussite.
Il faut parfois s’exposer pour être confronté au lecteur, voici qui est fait… à quand le deuxième qui sera, comme tous les seconds romans, attendu et scruté en détail ?

Résumé de l'éditeur:

« Dans le magasin, Françoise n’en finit pas d’oublier pourquoi elle est venue. Deux ampoules pour la lampe du guéridon, du scotch double face pour un coin du lino du cellier, sans quoi elle finira par y rendre l’âme un jour, et un radiateur d’appoint pas trop lourd et efficace, c’est-à-dire tout moi. »

Ce roman est celui de nos zones d’activité, de nos fourmilières de solitudes, de nos villes nouvelles ; des routes, des chemins, des rayons que nous empruntons pour tâcher de nous y trouver. Au cœur de ce feu humain qui couve, le défaut d’un radiateur d’appoint, narrateur de ces destins et témoin de nos froids, nos joies, nos espoirs, nos certitudes déçues, nos petits courages, nos soleils, nos faiblesses inutiles et nos lâchetés d’enfant.

Hors collection - Littérature française
Paru le 28/10/2020
208 pages - 138 x 210 mm Broché - 18 €
EAN : 9782081421622 ISBN : 9782081421622

 

Chronique précédente : Les grandes poupées, Céline Debayle, ed. Arléa

Commenter cet article

Seringa 11/12/2020 15:36

Salut Dominique,
Je ne sais pas pourquoi mais j'avais un a priori négatif, vraiment pas eu envie de l'acheter... et après la présentation que tu en fais... encore moins !!...figure-toi que je découvre ton blog!!????
Bonne fin de semaine, amicalement. Charlotte.

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