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Dominique Lin

Dominique Lin

Écrivain - chroniqueur - Ateliers d'écriture


J'ai rencontré des vivants

Publié par Dominique Lin sur 30 Janvier 2021, 12:18pm

Catégories : #agenda, #dédicaces, #romans, #écrivain, #Formation professionnelle

C’était hier à l’IFME (Institut de Formation aux Métiers Éducatifs) de Nîmes, où j’étais invité dans le cadre d’une « rencontre avec un auteur », théoriquement organisée chaque mois avec les étudiants, rencontre devant se dérouler il y a un an… mais vous connaissez l’histoire.

Dès mon arrivée sur le parking, derrière les masques, je distinguais le visage radieux de deux personnes venues m’accueillir, Karine, une formatrice, et une étudiante tout aussi rayonnante. Passées les premières phrases de présentation de l’établissement et du protocole de circulation dans les couloirs, j’ai pénétré un autre monde, un monde peuplé, oui peuplé d’humains vivant, parlant, souriant, presque insouciant.

Comment dire, comment exprimer ce sentiment, ce souvenir benthique accompagné d’une joie contenue, certes, mais bien réelle ?

Quelques détails d’organisation plus tard, les étudiants et formateurs sont entrés dans l’amphithéâtre, décontractés, souples, presque aériens. Ce n’était pas le brouhaha auquel on aurait pu s’attendre, pourtant, ils étaient bien cinquante à s’installer par petites grappes dans ce lieu pouvant en accueillir au moins cinq fois plus.

Je me suis présenté dans un silence presque monacal, pas une toux, pas un téléphone allumé, quelques prises de notes sur un cahier, puis, j’ai projeté un montage d’extraits du film de Fernand Deligny, Ce Gamin-là. Je préférais donner la parole à celui qui avait initié cette tentative, ce réseau de radeaux disséminés dans les contreforts cévenols accueillant ceux dont la psychiatrie disait qu’ils étaient « insupportables, invivables, incurables. Invivables, alors la société a tout prévu et même des lieux où invivre le soit, prévu…* »

Le ton était donné, et pendant une heure et demie, j’ai parlé de cette expérience, puis j’ai fait le lien avec Les Silences de Bosco, l’histoire de deux frères, Bosco, 14 ans, autiste mutique profond, et Léon, son « petit-grand frère » de 10 ans, qui a toujours un œil et une oreille pour lui. Les échanges ont été très riches, très fournis, certains se heurtant avec l’enseignement officiel de l’éducatif quand Deligny disait qu’il avait choisi, l’autre bord. Dans l’ensemble, étudiants et enseignants ont apprécié le témoignage d’une autre expérience que celle enseignée sur les bancs de l’institut, basée sur d’autres critères que les méthodes résumées à quelque acronyme anonyme.

Puis, vint la pause, ce moment souvent le plus chaleureux, complice, révélateur. Nous sommes sortis dans le patio, et une grappe d’étudiants est restée avec moi. Ils exprimaient le bonheur d’être là, dans ce présent vivant qu’ils ont quitté depuis des mois. Une journée par semaine ensemble à l’institut, c’est peu, mais c’est déjà ça, comparé à leurs collègues des universités. Au moins ils se voient un peu. Je leur ai dit que sur plus d’une trentaine de rencontres par an, je n’avais pu voir des lecteurs en nombre que cinq fois cette année 2020 et que la dernière fois remontait à octobre, cela nous a rapprochés. Oui, nous vivions chacun notre galère, et nous profitions mutuellement de l’instant.

Ces « enfants » de 20 ans ne peuvent pas profiter de cette période de leur vie fondatrice. Ce n’est pas uniquement une histoire d’études, de carrière, de place dans la société, mais de ce moment important où les rapports humains s’établissent, où certains liens se tissent à vie, où l’avenir est grand ouvert devant eux, sans entrave, sans concept réducteur, les rêves peuvent jaillir, les projets décoller, le monde s’ouvrir devant eux ! Mais aujourd’hui, incertitude, brouillage du temps, contradictions, incohérences, mensonges ou omissions sont les messages reçus avec lesquels eux comme nous doivent vivre.

Est-ce une malédiction d'être né avec le siècle?

En fin de rencontre, après l'intervention de l'association Le petit prince asperger, nous nous sommes sincèrement mutuellement remerciés pour ces échanges, éclaircie éphémère au milieu du brouillard ambiant.

Merci à Gabriel, Karine et tous les autres dont je me souviens des regards remplis du plaisir d’être là, et qui ont permis que ce moment existe !

* Fernand Deligny

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